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Geneviève Bordeleau : Protéger les eaux souterraines pour l’avenir de l’eau potable

9 juin 2026

Mise à jour : 9 juin 2026

La série « Tour d’horizon en trois questions » met en valeur la recherche sous toutes ses formes et porte un regard éclairé sur l’actualité.

Professeure Geneviève Bordeleau, spécialiste en géochimie des eaux souterraines à l’INRS.

Mieux gérer les eaux souterraines et assurer leur pérennité sont des déterminants incontournables d’un accès à l’eau potable pour tous. Alors que 10 % du territoire québécois est recouvert d’eau douce contenue dans des milliers de rivières et plus de trois millions de plans d’eau, une autre source où puiser de l’eau douce, moins connue parce que cachée sous nos pieds, est tout aussi vitale : les eaux souterraines.

Bien qu’elles permettent d’approvisionner 90 % du territoire habité de la province, elles sont loin d’être inépuisables. Dans un monde en transformation notamment du côté du climat, elles sont cœur des questions qui concernent l’accès à l’eau potable et sa qualité.

La gestion et la protection des eaux souterraines représentent des défis importants. À l’occasion du Mois de l’eau, dédié à la sensibilisation du public à l’importance de cette ressource, la professeure Geneviève Bordeleau, spécialiste en géochimie des eaux souterraines à l’INRS, apporte un éclairage précieux sur cet enjeu d’actualité.

Comment se forment les eaux souterraines et en quoi cette ressource est-elle-essentielle?

Les eaux souterraines font partie intégrante du cycle de l’eau et proviennent essentiellement de la pluie et de la fonte des neiges. Une partie de cette eau s’infiltre dans les sols, puis migre vers le bas à travers les espaces poreux, par exemple entre les grains de sable ou dans les fractures de la roche, jusqu’à saturer complètement ces espaces. Ces accumulations forment ce qu’on appelle des aquifères.

Le premier niveau d’eau saturée rencontré sous la surface, aussi appelé nappe phréatique, se trouve généralement à quelques mètres de profondeur. Plus bas, on retrouve souvent une succession de couches perméables (aquifères) séparées par des couches imperméables, comme l’argile. Ce sont principalement ces aquifères peu profonds qui fournissent l’eau destinée à la consommation humaine.

Au Canada, on estime que les eaux souterraines fournissent de l’eau potable à 30 % de la population. Au Québec, cette proportion est de 25 %. Pour environ la moitié de ces personnes, l’eau provient d’un réseau municipal; pour l’autre moitié, aucun réseau collectif n’est disponible et l’approvisionnement se fait par un puits privé. Dans certaines régions éloignées, jusqu’à 100 % des résidents dépendent d’un puits privé, avec ou sans système de filtration selon la qualité de l’eau. Les eaux souterraines représentent donc une ressource essentielle.

En plus de répondre aux besoins en eau potable, elles sont utilisées dans les milieux agricole et industriel et jouent un rôle majeur dans les écosystèmes. Elles contribuent notamment à l’alimentation des rivières et des tourbières, des milieux d’une grande valeur écologique.

Quels facteurs fragilisent et menacent la disponibilité des eaux souterraines et leur qualité?

Plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, les eaux souterraines sont « invisibles ». C’est en partie un avantage pour leur qualité, puisqu’en circulant dans un milieu fermé et poreux, elles sont généralement moins vulnérables aux contaminants que les eaux de surface. Mais c’est aussi un inconvénient : comme les baisses de niveau sont peu visibles, les risques liés à la surexploitation sont moins perceptibles.

Le Québec présente une situation particulière puisque la population, les terres agricoles fertiles et les activités industrielles sont principalement concentrées dans la vallée du Saint-Laurent. Cette concentration accentue les conflits d’usage et la pression sur la ressource, une pression qui continue de croître avec le développement du territoire et les activités humaines qui y sont associées.

Les déversements de polluants et de contaminants constituent une autre fragilité importante. Dans les cours d’eau de surface, les impacts sont souvent visibles rapidement. Dans les eaux souterraines, les contaminants peuvent plutôt passer inaperçus et migrer lentement — parfois seulement de quelques mètres à quelques centaines de mètres par année. Sans traitement adéquat, un aquifère contaminé peut le demeurer pendant des centaines, voire des milliers d’années. Même lorsqu’un contaminant est détecté, la décontamination peut être longue et complexe en raison des caractéristiques du milieu géologique.

Les changements climatiques influencent aussi les quantités d’eau souterraine disponibles. Comme les eaux souterraines proviennent des précipitations, des températures plus élevées entraînent davantage d’évaporation, d’activité biologique et de transpiration des végétaux, ce qui réduit l’eau qui s’infiltre dans le sol. En période de sécheresse, même des pluies abondantes peuvent ruisseler sans réussir à pénétrer le sol. Un seul épisode météorologique inhabituel peut ainsi affecter toute une saison. Ces effets passent parfois inaperçus pour la population en général, mais pour les personnes qui dépendent d’un puits privé, les conséquences sont bien réelles.

On imagine souvent que le Québec, comme société développée, n’est pas concerné par les problèmes d’accès à l’eau potable. Pourtant, les changements climatiques affectent déjà la disponibilité et la qualité des sources d’eau municipales. De plus, près d’un million de Québécois alimentés par un puits privé doivent eux-mêmes veiller à la qualité de leur eau, ce qui représente une responsabilité importante.

Comment mieux protéger la quantité et la qualité des eaux souterraines pour l’avenir?

D’abord, une utilisation responsable de l’eau demeure essentielle. Les effets d’une surconsommation ne sont pas toujours visibles immédiatement, mais ils peuvent être importants à long terme. Cette prudence concerne autant les municipalités lorsqu’elles autorisent de nouveaux développements que les citoyens dans leurs usages quotidiens.

Les propriétaires de puits privés doivent aussi porter une attention particulière à leurs installations. Bien souvent, ils dépendent également d’une fosse septique pour la gestion de leurs eaux usées. Ces deux infrastructures sont soumises à des recommandations strictes. On ne jette pas n’importe quoi dans une fosse septique, au risque de nuire à son fonctionnement ou de contaminer son propre puits ou celui du voisin. Quant aux puits, ils devraient être testés régulièrement pour détecter la présence de bactéries. Or, les recherches montrent que moins de 1 % des propriétaires effectuent ces analyses selon la fréquence recommandée, soit deux fois par année. Ces démarches peuvent sembler complexes et coûteuses, mais certaines initiatives de soutien et de mutualisation des services ont déjà permis d’améliorer la situation.

Les conflits d’usage représentent aussi un enjeu d’avenir important. Les agriculteurs ont besoin d’eau et de fertilisants pour protéger leurs récoltes, tandis que les municipalités souhaitent développer de nouveaux quartiers pour répondre à la croissance démographique. Or, cette expansion augmente les besoins en eau potable tout en réduisant les espaces naturels qui contribuent à la filtration de l’eau. Cette combinaison exerce une pression croissante sur la disponibilité et la qualité de la ressource.

Dans ce contexte, la communauté scientifique joue un rôle central. Elle contribue à mieux cartographier les eaux souterraines, à effectuer des suivis environnementaux, à détecter rapidement les contaminations et à faire progresser les connaissances. Elle soutient également la prise de décisions individuelles et collectives liées à la protection de cette ressource.

La science des eaux souterraines s’est beaucoup diversifiée et continue d’évoluer. Elle mobilise aujourd’hui des expertises en géologie, chimie, écologie, microbiologie, climatologie et agriculture. À l’INRS, notre équipe multidisciplinaire collabore notamment avec différents ministères et municipalités afin de favoriser une gestion durable des eaux souterraines.

Comme chercheuse, j’ai aussi pour objectif de développer des solutions concrètes afin d’accompagner les citoyens qui ne sont pas raccordés à un réseau public. Sensibilisation, subventions et adaptation des structures de gouvernance font partie des pistes envisagées. Une chose est certaine : dans un contexte de changements climatiques et de développement du territoire, les enjeux liés aux eaux souterraines occuperont une place grandissante.

Car il ne faut jamais oublier que l’accès à l’eau potable n’est pas un privilège, mais un droit humain fondamental reconnu par l’ONU depuis 2010.

Basée au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, la professeure Bordeleau est également la récipiendaire 2025 du prix Planète Réalisation d’excellence en partenariat, mobilisation et valorisation