Carole Lévesque : le Réseau DIALOG, la coconstruction des connaissances avec les Premières Nations et l’éducation en contexte autochtone

Publié par Sophie Laberge

20 novembre 2020

( mise à jour : 23 novembre 2020 )

Tour d’horizon en trois questions est une série qui met en valeur la recherche sous toutes ses formes et qui porte un regard éclairé sur l’actualité en innovation scientifique, sociale et technologique.

La professeure Carole Lévesque, du Centre Urbanisation Culture Société, a accepté de répondre à nos questions. Elle a créé en 2001 le Réseau de recherche et de connaissances relatives aux peuples autochtones (DIALOG) qui connaît aujourd’hui un rayonnement international. Elle a reçu, entre autres, le prix Marcel-Vincent de l’ACFAS (2011), pour sa contribution au développement du domaine des études relatives aux peuples autochtones, et le Prix du Québec Marie-Andrée-Bertrand (2016) en reconnaissance de son rôle majeur dans la réconciliation avec les Peuples autochtones.

Carole Levesque Peuples et savoirs autochtones à l'inrs
La professeure Carole Lévesque

Les Peuples autochtones occupent davantage l’espace médiatique en ce moment. Comment percevez-vous cet intérêt, vous qui êtes au cœur des réalités autochtones depuis 1972 ?

Il y a déjà eu, à différentes périodes de l’histoire récente, des moments où les Peuples autochtones ont aussi retenu l’attention des médias. Pensons au projet hydroélectrique de la Baie-James au début des années 1970, aux conférences constitutionnelles des années 1980 ou encore au siège de Kanesatake et de Kahnawake à l’été 1990. À chaque époque, les Autochtones ont fait parler d’eux, mais l’intérêt retombait rapidement et le propos était la plupart du temps désobligeant à leur égard ou mettait inutilement l’accent sur des situations ponctuelles ou individuelles propices aux préjugés.

Depuis le début des années 2000, les choses ont commencé à changer, et l’information médiatique s’est quelque peu diversifiée afin d’offrir une couverture un peu moins offensante sans pour autant contribuer à transformer les mentalités. On voit un réel changement s’opérer à partir de la diffusion du rapport de la Commission de vérité et réconciliation en 2015, alors que tous les secteurs de la société, médias compris, ont été directement interpellés pour contribuer à un effort de reconstruction et de décolonisation devant mener à la réconciliation.

De mon point de vue, la différence principale de nos jours se situe dans la prise de parole des Autochtones eux-mêmes. Bien sûr, il y a longtemps que les propos des politiciens autochtones sont relayés par les médias. Cependant, aujourd’hui, d’autres paroles se font entendre de la part des jeunes, des femmes, des personnes aînées, en d’autres mots des paroles citoyennes portées par des gens de tout âge et de tout genre qui ont à cœur l’identité, l’éducation, la culture; d’autres sujets sont abordés et d’autres préoccupations se font jour, et les médias autochtones occupent davantage d’espace.

Ce nouvel intérêt, pour reprendre votre question, traduit un élargissement des enjeux, mais aussi des discours et des moyens d’expression. Je suis optimiste pour l’avenir, car les conditions sont réunies pour que l’intérêt médiatique actuel, qu’il soit québécois ou autochtone, s’inscrive dans la durée et que cette parole citoyenne autochtone s’amplifie.


Comment situez-vous votre parcours comme anthropologue et alliée et comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux Peuples autochtones et à leurs cultures ?

J’ai la chance de faire partie de la première génération d’anthropologues québécois qui ont souhaité très tôt non seulement s’instruire des réalités autochtones, mais aussi apprendre à connaître ces peuples de l’intérieur en travaillant en étroite collaboration avec eux. La présence au sein des communautés et des territoires autochtones était une composante incontournable de notre formation. Et on ne parle pas ici de visites d’une ou deux semaines. On parle d’années de présence effective à partager la vie communautaire, à loger dans des familles accueillantes et à s’intéresser à de multiples dimensions de la culture locale.

Aujourd’hui, on insiste avec raison sur l’importance pour les chercheuses et les chercheurs de privilégier la coproduction des connaissances, sur la participation des intellectuels, des intervenants ou des leaders autochtones aux travaux universitaires, sur la recherche qui se fait AVEC les Autochtones et non pas SUR les Autochtones. Les expressions pour parler de la recherche sont nouvelles.

Mais au Québec, dans les années 1970 et 1980, de nombreux projets reposaient déjà sur ce type de modalités ; c’était une époque particulièrement effervescente sur le plan de la connaissance. On a plutôt tendance aujourd’hui, en faisant comme toujours table rase du passé, à penser qu’avant ces dernières années toute la recherche qui s’est faite à propos des Autochtones relevait d’une vision nécessairement coloniale et qu’il faut impérativement en modifier les pratiques. Mais parfois, il serait bénéfique de tirer des enseignements des expériences passées qui ne sont pas inévitablement mauvaises ; ça permettrait par exemple de pousser plus loin les analyses, d’adjoindre aux questionnements une perspective temporelle et, surtout, de mieux comprendre comment les sociétés, quelles qu’elles soient, se transforment.

Personnellement, j’ai parfois l’impression de poursuivre la même trajectoire depuis 50 ans, même si les contextes ont changé et que les enjeux ne sont plus les mêmes. Au départ, j’étais une jeune femme issue d’un milieu ouvrier qui voulait apprendre des humains en général et des cultures autochtones en particulier ; rien dans mon histoire familiale ne me destinait à faire des études supérieures, surtout à une époque où on faisait peu de cas des femmes à l’université. Mais la Révolution tranquille des années 1960 a eu une incidence directe sur mon devenir, comme ce fut le cas pour des milliers de femmes de ma génération : l’improbable était désormais possible. Je suis aujourd’hui une kokom (aînée) qui souhaite apprendre encore longtemps des humains en général et des cultures autochtones en particulier. Je me sens privilégiée de pouvoir poursuivre mes travaux de recherche, tous aussi intéressants les uns que les autres, de travailler tous les jours avec des gens qui m’inspirent et de séjourner encore très souvent en milieu autochtone, un ressourcement essentiel à mon existence de femme et d’anthropologue.


Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l’Alliance Kapakan qui se penche sur la transmission, la réussite éducative et les formes d’apprentissage en contexte autochtone ?

L’Alliance Kapakan est une magnifique expérience professionnelle et personnelle qui réunit le réseau DIALOG et la Fondation Lucie et André Chagnon dont la mission première est la réussite éducative. Il s’agit d’une réelle initiative d’innovation sociale autant dans sa visée que sans sa forme et ses réalisations. D’abord, l’équipe paritaire qui compose l’Alliance regroupe des chercheuses et des chercheurs universitaires, des intellectuelles et des intellectuels de même que des détentrices et des détenteurs de connaissances autochtones provenant de quatre Nations distinctes. Nous formons une communauté d’apprentissage au sein de laquelle chaque personne apporte une contribution spéciale et met au service du groupe ses compétences et ses savoirs.

Ensuite, nous travaillons vraiment main dans la main à construire une intelligence collective autour d’un sujet qui nous tient réellement à cœur. Nos travaux partent du terrain, et nous bâtissons le projet au fur à mesure des activités de partage interactives que nous organisons. Trois grandes activités publiques tenues en différents lieux ont déjà réuni plus d’une centaine de personnes. Nous avons consigné la parole et les récits, les questionnements et les aspirations en matière d’éducation et de transmission pour mieux documenter les approches, les perspectives, les enjeux. Nous mettons beaucoup d’énergie à caractériser et à documenter les systèmes de savoirs autochtones afin d’en comprendre la nature et la portée pour éventuellement se pencher sur leur transmission en contexte éducatif.

Les savoirs autochtones sont généralement associés à des éléments d’information épars qu’on essaie de connecter à la science, au gré des besoins de la science. En procédant ainsi, on perd de vue leur essence même et on occulte le fait que ces savoirs composent des systèmes de connaissances organiques et dynamiques à part entière et qu’ils reposent sur les ressorts du relationnel et non de la donnée. L’objectif premier de l’Alliance Kapakan n’est pas de fusionner les savoirs autochtones avec les savoirs scientifiques ; il est clairement de créer des interfaces communes où se rencontrent divers types de savoirs afin de permettre un véritable dialogue et d’explorer de nouvelles avenues pour construire le vivre-ensemble.