Le toit du monde se réchauffe

14 septembre 2012

( mise à jour : 17 septembre 2020 )


Le toit du monde se transforme rapidement, brutalement même. Le couvert de glace de l’Arctique, un indicateur de premier niveau du changement climatique, a atteint récemment son niveau record minimum, au-delà même de ce que prédisaient les modèles informatiques.

 

Cette tendance à dépasser les prévisions des modèles est constante depuis cinq ans déjà, sur les 35 et quelque années de données satellites dont nous disposons. Les scientifiques se questionnent sur les causes de ce manque de précision des modèles, qui pourraient se trouver dans une cascade complexe d’effets qui accélérerait le réchauffement.

 

Le US National Snow and Ice Data center (NSDIC) de Boulder, Colorado a annoncé le 26 août que la surface de glace n’était plus que de 4,1 millions de km², soit 70 000 km² de moins que le record précédent datant de 2007. Et ce minimum avait été obtenu deux semaines avant la date habituelle des minima annuels, ce qui indique que le maximum de rétrécissement n’avait pas encore été atteint.

 

Les modèles informatiques prédisent qu’avec le réchauffement actuel, le Pôle sera complètement libre de glace entre 2040 et la fin du siècle. Or, si la tendance se maintient, la glace de mer estivale pourrait bien être chose du passé dès 2030.

 

En plus d’implications stratégiques[1] et climatologiques évidentes, ce changement a, dans l’immédiat, pour effet de remettre en cause certains paramètres des modèles. La disparité entre les valeurs observées et les prédictions des modèles est très grande. Est-ce la variabilité naturelle ou l’épaisseur de la glace qui est sous-estimée par la modélisation? L’incertitude sur l’effet « feedback » créé par la situation est également cruciale : un océan sans glace est plus sombre qu’une surface de glace et absorbe donc plus de chaleur solaire, causant ainsi plus de réchauffement et de fonte du couvert glaciaire.

 

Plusieurs détails sur les modèles de circulations dans l’océan Arctique pourraient également être en cause. Ainsi, une étude datant de 2008 a recensé vingt tourbillons inconnus, certains jusqu’à 20 km de diamètre dans les eaux arctiques canadiennes. « Nous ne savons pas encore si ce sont de nouveaux éléments et quels rôles ils peuvent jouer dans le mélange des eaux », indique le professeur Yves Gratton, du Centre Eau Terre Environnement de l’INRS.

 

La perte de glace s’accélèrera si les eaux sous la glace se réchauffent. Contrairement à la plupart des océans, les eaux les plus froides de l’Arctique (-1 à -2°C) sont en surface; sous les 200 à 300 mètres, les eaux sont plus salines et plus chaudes (environ 1°C). L’eau de surface plus froide, nommée halocline, joue le rôle d’isolant pour la glace de mer.

Ce réchauffement et cette perte de glace de mer a un impact direct sur la faune et la flore. Comme davantage de soleil parvient aux couches supérieures de l’océan Arctique, certaines espèces sont privées de leur habitat naturel et sont remplacées par d’autres. Ainsi, le zooplancton arctique dominant, les copépodes Calanus hyperboreus et C. glacialis, sont graduellement remplacés par les espèces atlantiques. De même, la morue arctique (Arctogadus glacialis) doit compétitionner de plus en plus durement avec son cousin plus massif de l’Atlantique, Gadus morhua.

 

Dans un futur plus proche, le faible couvert de glace arctique de cet été pourrait bien signifier un hiver difficile pour certaines parties de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Certains travaux récents semblent indiquer une corrélation entre la condition des glaces arctiques actuelles et des zones de haute et basse pressions dans l’Atlantique Nord, lesquelles auraient un impact sur la génération des tempêtes et les schémas de température tels que des épisodes froids prolongés. Cet impact sera perceptible à compter de cet automne, dès que le gel de la surface océanique reprendra  le dessus. On pourrait bien voir un hiver neigeux et froid à nos latitudes, selon certains experts…

 

Source :  Schiermeier, Quentin (12 septembre 2012) Ice loss shifts Arctic cycles: Record shrinkage confounds models and portends atmospheric and ecological change. Nature . http://www.nature.com/news/ice-loss-shifts-arctic-cycles-1.11387

 

Photographie : Danièle Dubien © 2006



[1]  Par exemple, Huebert, Rob (2012) Le Canada et la Chine dans l’Arctique : une situation en gestation. Méridien. http://www.polarcom.gc.ca/index.php?page=canada-and-china-in-the-arctic