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Louise Hénault-Ethier : les bienfaits des phytotechnologies

4 juin 2021 | Audrey-Maude Vézina

Mise à jour : 4 juin 2021

« Tour d’horizon en trois questions » est une série qui met en valeur la recherche sous toutes ses formes et qui porte un regard éclairé sur l’actualité en innovation scientifique, sociale et technologique.

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Mur végétalisés. Photo : Louise Hénault-Ethier

Louise Hénault-Ethier, professeure associée à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et directrice du Centre Eau Terre Environnement, a accepté de répondre à nos questions. Elle s’intéresse à l’utilisation technologique des végétaux pour trouver des solutions aux enjeux environnementaux.


Que pensez-vous des initiatives de plantation d’arbres pour compenser les émissions de carbone ?

Les arbres sont de fantastiques usines naturelles pour stocker – ou séquestrer – le carbone atmosphérique. Bien entendu, ils absorbent davantage de carbone durant leur phase de croissance active que durant leur sénescence. Les plantations visant la séquestration du carbone doivent donc continuellement renouveler l’implantation de jeunes pousses, en portant une attention particulière à leur entretien en période de croissance et à leur protection à long terme. Il faut aussi s’assurer que les essences choisies sont non seulement performantes en matière de séquestration du carbone, mais aussi diverses et adaptées à l’écosystème indigène, afin de garantir leur résilience à long terme.

Si les projets de plantation sont bien planifiés, gérés et entretenus, ils peuvent constituer un mécanisme intéressant pour compenser une certaine quantité d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Cependant, ils ne sont pas suffisants pour atteindre les cibles de réduction des émissions de GES visées par les traités internationaux. La plantation d’arbres pour compenser les émissions de carbone ne doit pas servir de prétexte, ou de réconfort moral, pour réduire les efforts consentis en matière de lutte aux changements climatiques.

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Toiture végétalisée. Photo : Louise Hénault-Ethier

À plus long terme, nous devons passer d’une vision qui met de l’avant l’exploitation de la forêt (récoltes de bois, piégeage du CO2) à une compréhension plus globale de celle-ci. Cette « infrastructure » naturelle offre une multitude de services écologiques de grande valeur, au-delà de la séquestration du CO2 atmosphérique. Ils incluent la régulation des cycles hydriques et de la température ambiante, la fourniture d’un habitat pour la biodiversité, de même qu’une foule de bénéfices pour la santé humaine (loisirs actifs, pharmacopée, santé mentale, etc.).


En quoi vos projets d’études contribuent-ils à la mise en place de phytotechnologies en milieu urbain et ailleurs ?

Les phytotechnologies misent sur les plantes pour résoudre plusieurs problématiques environnementales. Comme mentionné, les arbres au cœur des forêts constituent des infrastructures naturelles qui fournissent plusieurs services écologiques. En milieu urbain, si la plantation est bien pensée, les arbres de rue deviennent des phytotechnologies qui peuvent optimiser la gestion des eaux pluviales et réguler les îlots de chaleur, deux problèmes majeurs à considérer dans l’adaptation aux changements climatiques.

Bien entendu, la conservation des infrastructures naturelles est essentielle. Au cœur de nos jungles urbaines bétonnées, il est parfois impossible de restaurer des écosystèmes naturels fonctionnels. Dans ce cas, les phytotechnologies comme les zones de biorétention (jardins de pluie) ainsi que les toits et les murs végétalisés sont particulièrement prometteuses. Elles permettent, entre autres, de réduire les coûts associés à la gestion des précipitations abondantes, au contrôle de la température ambiante, aux surverses de nos égouts vers les milieux sensibles et à la dépollution des eaux de ruissellement contaminées.

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Biorétention. Photo : Louise Hénault-Ethier

En tant que membre du conseil d’administration de la Société québécoise de phytotechnologie depuis 2016, j’ai contribué à la production de plusieurs fiches techniques (phytoremédiation, biorétention, murs végétalisés, etc.) et de plusieurs publications vulgarisées pour faciliter le transfert technologique entre le monde la recherche et les entreprises ou les municipalités. Durant mes cinq années comme cheffe des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, j’ai rédigé et coordonné sept études majeures. J’ai également travaillé avec des partenaires stratégiques afin d’éclairer la prise de décision gouvernementale et d’encourager l’action pour maximiser la conservation des infrastructures naturelles, de même que la mise en place des phytotechnologies au Québec.


En quoi la reforestation et la végétalisation sont-elles des solutions aux enjeux environnementaux en contexte de changements climatiques ?

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Mur végétalisés. Photo : Louise Hénault-Ethier

Dans une récente trilogie d’études sur l’adaptation aux changements climatiques, que j’ai dirigée pour la Fondation David Suzuki, nous avons observé que ce sont les îlots de chaleur urbains, les vagues de chaleur intenses et les événements météorologiques extrêmes qui inquiètent les experts québécois sondés. Selon eux, pour adapter nos villes aux changements climatiques, la mesure phare la plus critique à implanter est le verdissement.

En effet, on dit parfois qu’un arbre mature peut faire le travail de cinq unités de climatisation. Au-delà de l’ombre qu’il projette sur les bâtiments surchauffés par le soleil l’été, son processus d’évapotranspiration agit comme une pompe à chaleur qui rafraîchit la température ambiante.

La végétation joue également un rôle important dans la gestion des précipitations abondantes qui caractériseront notre climat futur, et ce, de différentes manières. En freinant la course des gouttelettes de pluie, par exemple, les végétaux limitent le ruissellement de surface et l’érosion des sols. Lorsqu’ils sont en interaction avec les microorganismes du sol, ils épurent l’eau avant son retour vers les milieux naturels en facilitant la phytoremédiation des contaminants, comme les hydrocarbures ou les huiles présentes sur nos routes qui sont entraînées dans le sol par la pluie. Les racines des plantes, quant à elles, facilitent l’infiltration de l’eau vers la nappe phréatique, ce qui maintient les conditions d’humidité nécessaires à l’intégrité structurelle des sols argileux sur lesquels sont construits de nombreux bâtiments. Un dernier exemple est l’évapotranspiration qui, une fois transférée aux feuilles, renvoie dans l’atmosphère l’excès d’eau qui pourrait causer des inondations. Tous ces principes sont l’œuvre des phytotechnologies.

En apportant des solutions inspirées de la nature, à l’aide d’une riche diversité de végétaux indigènes et adaptés aux climats locaux, on peut réinstaurer dans nos villes les services écologiques perdus lors de l’urbanisation, et ainsi maximiser le bien-être de nos concitoyennes et concitoyens.