Vieillissement en Europe : une main-d’œuvre active pour soutenir l’économie

Publié par Julie Robert

24 mars 2020

( mise à jour : 17 septembre 2020 )

Le vieillissement de la population européenne est inévitable, mais ses conséquences économiques défavorables pourraient être atténuées, voire annulées.

Selon une étude récente menée en collaboration par des chercheurs de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et de l’International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA), l’augmentation prévisible des niveaux d’éducation et d’activité des natifs ainsi que des immigrants pourrait neutraliser l’effet négatif de la hausse prévue par les projections conventionnelles du ratio entre la population active* et les personnes qui ne sont pas sur le marché du travail.

Grâce à un modèle de microsimulation démographique de pointe, les chercheurs ont montré que les défis économiques que pose la population vieillissante sont moindres lorsque l’on tient compte de facteurs tels que l’éducation et la participation de la main-d’œuvre. Ces résultats ouvrent la porte au développement de politiques économiques et sociales plus propices à l’atteinte des objectifs de la société.

Explications

Le professeur Alain Bélanger de l’INRS est l’un des trois coauteurs de l’étude publiée le 23 mars dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Il travaille à l’élaboration de ce modèle de microsimulation depuis 15 ans. Selon le chercheur, ce modèle permet d’intégrer un grand nombre de variables utiles pour mieux envisager la structure par âge de la population étudiée, mais aussi pour projeter un ensemble de caractéristiques additionnelles comme le niveau d’éducation, le lieu de naissance, la langue et l’appartenance à un groupe de minorité visible. Ces éléments influencent les taux d’activité et de chômage, et la productivité des travailleurs de demain.

« Ce qui est original dans cette étude, c’est que nous avons intégré le facteur de productivité. Cela n’avait jamais été réalisé auparavant dans les études qui se penchent sur les effets possibles du vieillissement de la population, explique Alain Bélanger. Ce modèle nous permet d’aller au-delà des facteurs purement démographiques comme l’âge ou le sexe de la population ».

L’éducation et la productivité des immigrants comme facteur clé 

Le modèle de microsimulation tient compte du niveau d’éducation plus élevé des cohortes de travailleurs qui entrent sur le marché du travail et qui remplacent celles qui s’en retirent, ainsi que de l’augmentation prévue des taux d’activité (en particulier chez les femmes et les travailleurs âgés). Ainsi, le ratio de non-travailleurs par rapport aux travailleurs est beaucoup plus faible que lorsque l’on utilise l’indicateur traditionnel qui ne prend en compte que l’âge. Une augmentation des taux d’activité de la main-d’œuvre pourrait compenser complètement la détérioration prévue du rapport de dépendance démographique.

« Bien que le vieillissement démographique soit inévitable en Europe, la recherche montre que les craintes associées à l’accroissement du fardeau économique sont exagérées. Les projections conventionnelles utilisent le rapport de dépendance basé uniquement sur l’âge, un indicateur inapproprié qui suppose que toutes les personnes âgées de plus de 65 ans ne travaillent pas et que toutes les personnes âgées de 15 à 64 ans sont également productives », affirme l’auteur principal de l’étude Guillaume Marois, chercheur à l’IIASA et professeur au Asian Demographic Research Institute of Shanghai University.

« Avec une meilleure productivité des immigrants et de la population en générale, l’Europe pourrait largement éviter les effets négatifs attendus du vieillissement », ajoute le professeur Marois qui a obtenu son doctorat en démographie de l’INRS sous la direction du professeur Bélanger il y a quelques années.

Avec ses collègues, le professeur Bélanger a pu déterminer l’effet de différents scénarios d’immigration (en matière de quantité, d’éducation et d’intégration sur le marché du travail) sur le rapport de dépendance pondéré selon la productivité. Ces simulations comprenaient des scénarios où l’Union européenne (UE) avait une politique d’immigration semblable à celle du Canada, avec des taux d’immigration plus élevés, mais aussi des immigrants mieux sélectionnés et plus instruits. D’autres scénarios supposaient une meilleure ou une moins bonne intégration des immigrants sur le marché du travail. L’analyse montre qu’un taux d’immigration plus élevé peut avoir un effet tant positif que négatif. Si les immigrants sont mieux éduqués et mieux intégrés, l’effet est positif. À l’inverse, un niveau d’éducation faible et une mauvaise intégration augmentent la charge économique.

« Trop souvent, les politiques économiques et migratoires visant à réduire le fardeau du vieillissement de la population se concentrent sur le nombre d’immigrants qu’un pays devrait accueillir. Or, l’étude démontre que ce n’est qu’un des facteurs en jeu et souligne l’importance d’avoir des politiques qui assurent la meilleure intégration possible des immigrants », rapporte Alain Bélanger.

*Les personnes actives correspondent à la population active qui regroupe ceux avec emploi et ceux au chômage. À l’inverse, les personnes inactives sont les personnes qui ne sont pas sur le marché du travail. Cela comprend les étudiants, les personnes qui ne sont pas à la recherche d’emploi et les retraités.

L’article Population aging, migration, and productivity in Europe, présente les travaux réalisés par Guillaume Marois, Alain Bélanger, et Wolfgang Lutz.

Cette étude a été réalisée dans le cadre du Centre d’expertise sur la population et les migrations — un partenariat entre le programme de population mondiale de l’IIASA et le Centre commun de recherche de la Commission européenne qui fournit des connaissances scientifiques sur la migration et la démographie pour soutenir la politique de l’UE.