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Eva Enders : Comment les changements climatiques affectent-ils les poissons d’eau douce? 

18 août 2026

Mise à jour : 18 août 2026

La série « Tour d’horizon en trois questions » met en valeur la recherche sous toutes ses formes et porte un regard éclairé sur l’actualité. 

Professeure Eva Enders, spécialiste de l’écologie et de la conservation des poissons et de leur habitat.

Les poissons d’eau douce sont au cœur des écosystèmes, des traditions et de nombreuses activités économiques au Québec. Depuis des millénaires, ils soutiennent les pratiques alimentaires, culturelles et spirituelles des Premières Nations. Mais aujourd’hui, les effets combinés du réchauffement du climat et des pressions exercées par l’activité humaine fragilisent de plus en plus leurs populations. 

Pour mieux protéger ces espèces et les milieux dont elles dépendent, les chercheurs développent de nouveaux outils permettant d’anticiper les impacts des changements environnementaux et d’orienter les efforts de conservation. 

Spécialiste en écologie des poissons d’eau douce et en conservation de la biodiversité, la professeure Eva Enders, de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), étudie les effets des changements environnementaux et des activités humaines sur les écosystèmes aquatiques. Responsable scientifique du Laboratoire de recherche en écologie d’ichtyofaune fluviale (RIFFLE) et chercheuse au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, elle contribue également aux travaux du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). 

La professeure Enders fait le point sur les défis qui menacent les populations de poissons du Québec et sur les solutions pour mieux assurer leur conservation. 

Quels effets ont les changements climatiques sur l’habitat des poissons d’eau douce? 

Rivière Jacques-Cartier (crédit : Eva Enders)

Les changements climatiques modifient progressivement les conditions environnementales auxquelles les poissons d’eau douce sont adaptés. On observe plusieurs manifestations de ces changements dans l’habitat des poissons. Parmi ces modifications, on note une augmentation de la température de l’eau. Par exemple, des mesures prises au cours des 25 dernières années dans la rivière Jacques-Cartier montrent une augmentation de la température d’environ 2 degrés Celsius.  

On remarque aussi des variations du débit des rivières, réduit par la sécheresse ou augmenté par les épisodes de forte pluie, par exemple. La diminution de la couverture de glace et la multiplication des événements météorologiques extrêmes qui, entre autres, contribuent à l’érosion des berges créent également de nouveaux stress pour de nombreuses espèces.  

Or, ces changements n’agissent pas de manière indépendante. Ils ont un effet qu’on appelle cumulatif, c’est-à-dire qu’en agissant simultanément, ils induisent des stress encore plus importants.  

Enfin, en plus des changements climatiques, les habitats des poissons sont soumis à d’autres pressions, souvent liées à l’activité humaine, comme la pollution, la prolifération d’espèces aquatiques envahissantes, les infrastructures hydrauliques ou un aménagement du territoire qui interfère avec la santé et la connectivité des rivières. 

Étant donné que les poissons dépendent étroitement de leur environnement pour se nourrir, se reproduire et assurer leurs fonctions vitales, ces changements peuvent accélérer le déclin de certaines populations. 

Comment plus précisément toutes ces perturbations influencent-elles la survie, la croissance et la répartition des poissons? 

Les poissons d’eau douce sont constamment exposés à des variations de leur environnement. Ils peuvent modifier leurs déplacements, leur alimentation ou leur utilisation de l’habitat pour faire face à ces contraintes, mais cette capacité d’adaptation a ses limites.  

Leurs seuils de tolérance face aux stress multiples varient selon les espèces et leur stade de vie. Lorsque certaines limites physiologiques sont dépassées, les poissons doivent consacrer davantage d’énergie à leur maintien, au détriment de leur croissance et de leur reproduction. Les réponses de chaque espèce varient selon ses caractéristiques physiologiques. 

Par exemple, les poissons ajustent leurs déplacements pour trouver des conditions de vie plus favorables. Certaines espèces se déplacent vers des régions plus nordiques ou des habitats plus froids, tandis que d’autres voient leur aire de répartition se réduire lorsque les habitats convenables deviennent plus rares. La lutte pour s’installer dans un nouvel habitat mieux adapté ou pour accéder à une nourriture moins disponible induit aussi une compétition qui n’existait pas avant entre certaines espèces.  

Certaines espèces d’eau froide, comme l’omble de fontaine, aussi appelée truite mouchetée, sont particulièrement sensibles au réchauffement des cours d’eau. Dans la rivière Jacques-Cartier, une de nos études a montré que la ouitouche, une autre espèce indigène mieux adaptée y a étendu son aire de répartition.  

Ainsi, une croissance ralentie des juvéniles, une diminution du succès reproducteur ou une mortalité accrue peuvent entraîner des déclins locaux et modifier la répartition des espèces à l’échelle des bassins versants.  

Comment favoriser une restauration efficace des habitats et une conservation durable des espèces dans un contexte de changements environnementaux?  

Les recherches en écophysiologie et en écologie comportementale menées à l’INRS permettent de mieux comprendre les mécanismes d’adaptation des poissons et d’identifier les seuils au-delà desquels les populations deviennent vulnérables. Ces connaissances sont essentielles pour anticiper les effets des changements environnementaux, protéger les milieux essentiels à leur cycle de vie et maintenir des populations viables à long terme. 

Pour agir efficacement, les gestionnaires des pêches ont besoin d’outils permettant de prévoir les impacts des changements climatiques et des activités humaines afin de cibler les interventions les plus bénéfiques pour la conservation et la restauration des écosystèmes. 

Dans cette optique, mon laboratoire développe des outils d’aide à la décision. Par exemple, le modèle CEMPRA (Cumulative Effects Model for Prioritizing Recovery Actions) pour le saumon atlantique, financé par la Fondation pour la biodiversité et la faune du Québec, évalue les effets cumulatifs des changements climatiques et des activités humaines afin d’estimer les risques auxquels cette espèce est exposée et de prioriser les actions de conservation à l’échelle des bassins versants. 

Nous développons également, avec l’appui de la Fondation de la conservation du saumon atlantique, un modèle bioénergétique permettant de quantifier l’influence de facteurs comme la température et la disponibilité de nourriture sur la croissance et la survie des juvéniles. Cette approche aide à prévoir l’évolution de la qualité des milieux aquatiques sous différents scénarios climatiques. 

Océanne Ouellet, Lily Veyres (stagiaires de premier cycle à l’Université Laval) et Ève Landry (future étudiante à la maîtrise à l’INRS), sur le terrain en Gaspésie (crédit : Eva Enders)

Par mes travaux, je souhaite contribuer à freiner le déclin de la biodiversité grâce à la conservation des espèces, à la restauration des milieux dégradés et à une gestion durable des écosystèmes aquatiques. En combinant observations de terrain, suivis à long terme et modélisation, nous fournissons aux gestionnaires des connaissances concrètes pour adapter leurs interventions aux conditions futures. Mon équipe collabore étroitement avec des ministères, des organismes de conservation et des gestionnaires des ressources naturelles afin de soutenir une gestion adaptative des pêches dans un environnement en rapide transformation. 

La biodiversité des poissons d’eau douce constitue un patrimoine écologique, culturel et économique d’une valeur inestimable. Assurer sa conservation, c’est protéger non seulement les écosystèmes aquatiques, mais aussi les bénéfices qu’ils procurent aux communautés d’aujourd’hui et de demain.