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María Eugenia Longo : Réinvestir dans les politiques d’emploi et les conditions de vie des jeunes, un impératif sociétal

20 mai 2026

Mise à jour : 20 mai 2026

La série « Tour d’horizon en trois questions » met en valeur la recherche sous toutes ses formes et porte un regard éclairé sur l’actualité.

La hausse du chômage chez les jeunes suscite des inquiétudes et alimente les débats. Relayées dans les médias, plusieurs statistiques récentes ont mis en lumière une situation préoccupante, sans pour autant entraîner de réponses ou d’investissements significatifs pour soutenir leur insertion professionnelle. Que révèlent réellement ces chiffres, qui témoignent d’un marché du travail particulièrement difficile pour cette population ? María Eugenia Longo, professeure en sociologie du travail et de la jeunesse à l’Institut national de la recherche scientifique et cotitulaire de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec, volet Emploi et Entrepreneuriat, apporte un éclairage sur la question. 

Est-ce que le taux actuel de chômage chez les jeunes est réellement préoccupant? 

Le chômage des jeunes n’est pas un problème en soi si l’on adopte une perspective historique, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, nous sommes loin des taux généralisés observés dans les années 1980, et les données qui ont suscité des réactions dans les milieux politique et médiatique en 2025 ne reflètent pas une situation comparable. 

De plus, lorsqu’on analyse les données par groupe d’âge, on constate que le chômage touche surtout certaines catégories de jeunes, notamment les plus jeunes et les étudiants. Par exemple, au Québec en 2025, le taux de chômage des 15‑19 ans atteignait 17,4 % en juin, avant de redescendre à 7,5 % en novembre. Chez les 20‑24 ans, il passait de 8,6 % en juin à 5,9 % en novembre. Cette hausse estivale chez les plus jeunes s’explique en partie par l’augmentation du nombre de personnes disponibles sur le marché du travail. Cette dynamique saisonnière revient chaque année, mais elle est accentuée dans un contexte de ralentissement économique et de transformation des milieux de travail, notamment liée à l’arrivée de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle. 

Par ailleurs, d’un point de vue socioculturel et économique, nous faisons face à une jeunesse très engagée, qui entretient un rapport fort au travail et souhaite activement contribuer à l’économie. Depuis cinquante ans, le taux d’emploi des jeunes au Québec, comme au Canada, est en progression constante (de 58,1 % en 1976 à 74,4 % en 2025). Leur taux d’activité a également augmenté (de 65,5 % à 80,2 %), témoignant de leur volonté de s’intégrer au marché du travail. 

Cela dit, les jeunes rencontrent bel et bien des difficultés en emploi. Celles-ci deviennent préoccupantes lorsqu’elles interagissent avec des enjeux plus larges liés à leurs conditions de vie. Nos recherches montrent qu’il est essentiel d’élargir l’analyse à l’ensemble du parcours des jeunes afin de mieux comprendre les facteurs à l’origine de ces difficultés, dont le chômage n’est qu’un indicateur partiel. Il traduit parfois mal la réalité, notamment parce que les sorties d’emploi ne sont pas toujours durables et peuvent parfois être volontaires. 

En réalité, ces trajectoires reflètent souvent un cumul de difficultés financières, de santé, scolaires, professionnelles ou liées au manque de soutien insuffisamment prises en charge, y compris durant les périodes d’emploi ou de formation. 

Quelles sont donc les difficultés auxquelles les jeunes sont confrontés dans leur parcours? 

Sur le plan du travail, les jeunes occupent généralement des emplois moins protégés et plus précaires. Ils sont donc particulièrement exposés aux effets des crises économiques et organisationnelles, qu’il s’agisse de la pandémie, des pénuries de main‑d’œuvre ou des périodes de récession. 

Nos recherches montrent également qu’ils sont plus susceptibles que leurs aînés de faire face à de mauvaises conditions de travail : faibles protections, bas salaires, non‑respect des droits, discrimination, etc. À cela s’ajoute leur exposition accrue aux transformations rapides du marché du travail, notamment l’automatisation et l’essor de l’intelligence artificielle. 

Ces difficultés professionnelles peuvent s’ajouter à celles rencontrées dans d’autres sphères de leur vie, fragilisant leur parcours global. Ce manque de stabilité et de protection contribue à accentuer les inégalités au sein même des jeunes générations. 

En parallèle, plusieurs facteurs participent actuellement à la dégradation des conditions de vie : stagnation des revenus, hausse du coût de la vie, accès difficile au logement, insécurité alimentaire, pauvreté et augmentation des enjeux de santé mentale. Ces défis surviennent à une période de transition déjà exigeante comme le départ du milieu familial, la poursuite des études, l’insertion professionnelle, les premiers engagements financiers ou de vie, rendant ainsi les parcours plus vulnérables. 

C’est donc le cumul et la persistance de ces difficultés, à la fois en emploi et dans les autres dimensions de la vie, qui peuvent, à moyen terme, décourager les jeunes, les éloigner du marché du travail, voire freiner leur participation à la société. 

Quelles solutions pour améliorer les conditions d’emploi et de vie des jeunes? 

L’État doit impérativement réinvestir dans la jeunesse, en reconnaissant son engagement massif envers le travail. Cela passe par des politiques d’emploi qui adoptent une perspective globale et favorisent une intégration durable, plutôt que de se limiter à des approches centrées uniquement sur l’accès rapide à l’emploi ou la gestion des risques. 

Le Québec s’est déjà démarqué par le passé en mettant en place des programmes intersectoriels efficaces, permettant de prévenir et d’atténuer les difficultés des jeunes tout au long de leur parcours. Ce modèle, distinctif, reposait notamment sur l’accompagnement durable et sur la confiance accordée aux organisations de terrain, comme les Carrefours Jeunesse‑Emploi. 

Toutefois, depuis 2023, on observe un recul préoccupant du financement des programmes et services publics en emploi, particulièrement pour les jeunes. Ce phénomène se manifeste à la fois au niveau fédéral et provincial : réduction des budgets, faible indexation du soutien aux organismes, resserrement des critères d’admissibilité, priorisation des mesures d’intégration rapide au détriment des démarches de requalification et augmentation des exigences administratives pour les organisations qui mettent en place ces politiques.

Ces choix sont en train de fragiliser un écosystème construit au fil des décennies pour soutenir les jeunes. Ils entraînent des conséquences humaines et économiques importantes et envoient un signal préoccupant quant à la place accordée aux jeunes dans la société, alors même que leur contribution est essentielle, notamment dans un contexte de vieillissement de la population. 

Il est donc urgent de revoir ces orientations afin d’offrir aux jeunes un soutien adapté à la complexité de leurs parcours. Une approche intégrée, tenant compte à la fois des réalités d’emploi et des conditions de vie, est essentielle pour favoriser une insertion socioprofessionnelle durable et satisfaisante.

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