- Tour d'horizon
La série « Tour d’horizon en trois questions » met en valeur la recherche sous toutes ses formes et porte un regard éclairé sur l’actualité.
Professeur Jacob Stolle
Chaque année, avec la fonte des glaces, le littoral nous rappelle à quel point il se transforme au fil des mois, des années et des décennies. L’érosion côtière est bien réelle au Québec et au Canada, et elle ne touche pas que les communautés maritimes. Son impact est tel que le ministère des Transports a mis de l’avant un programme régional de 74 chantiers sur 10 ans visant à protéger certaines routes à risque. Les scientifiques peuvent-ils contribuer à atténuer l’érosion côtière et à proposer des solutions durables ?
Expert en hydrodynamique côtière et fluviale et Responsable scientifique du Laboratoire hydraulique environnemental (LHE), le professeur Jacob Stolle, fait le point sur les menaces qui pèsent sur notre littoral et sur les meilleures interventions pour le sécuriser.
Qu’est-ce qui explique l’érosion des côtes au Québec et au Canada, et où en est la situation actuellement?
Les milieux côtiers sont des environnements dynamiques où l’érosion et la sédimentation se produisent naturellement. Ils évoluent au fil du temps et des saisons. Lors des fortes tempêtes hivernales, les plages se rétrécissent, les sédiments étant repoussés vers le large. Durant les saisons estivales plus calmes, ces sédiments peuvent ensuite être ramenés vers la côte, permettant une certaine reconstitution des plages.
Ces fluctuations naturelles deviennent toutefois problématiques en raison de la proximité d’infrastructures critiques — comme des autoroutes ou des centres urbains — construites près du littoral, traçant ainsi une « ligne dans le sable » qui ne correspond pas nécessairement aux mouvements naturels de la côte.
À cela s’ajoutent les effets du changement climatique, qui modifient ces dynamiques et rendent les tendances passées peu fiables pour prédire l’évolution future du littoral. Partout au Canada, l’élévation du niveau de la mer pousse les lignes de côte vers l’intérieur des terres. Au Québec et dans l’Arctique canadien, la glace de mer offrait autrefois une protection importante contre les tempêtes hivernales. La hausse des températures et la réduction de cette couverture de glace permettent désormais à des tempêtes plus puissantes d’atteindre directement les côtes.
Au cours des vingt dernières années, le Québec méridional a perdu en moyenne environ 0,5 m de littoral par année au profit du fleuve Saint-Laurent, une tendance appelée à s’accentuer. Cette érosion ne touche cependant pas toutes les collectivités de la même manière : les taux varient considérablement selon l’emplacement, l’exposition aux tempêtes, le type de littoral et la présence d’infrastructures. Une chose est claire : avec le changement climatique, les risques pour les communautés côtières continueront d’augmenter.

Quels sont les risques encourus si rien n’est fait, et à quel point est-il urgent d’agir?
Pour celles et ceux qui ne vivent pas en zone côtière et ne découvrent ces régions qu’en vacances, sous le soleil estival, il est difficile de percevoir la menace que représente une ligne de côte en recul constant. Pourtant, l’enjeu est bien réel et concerne nos habitations, nos communautés, nos emplois, notre patrimoine culturel ainsi que nos écosystèmes naturels. Cette situation exerce également une pression psychologique importante sur les populations concernées.
Le littoral du Québec est immense, plus étendu que celui de la plupart des pays du monde, et plusieurs axes de transport majeurs, dont les routes 132 et 138, le longent étroitement. De vastes régions dépendent de ces corridors pour les services essentiels et les interventions d’urgence. Une tempête majeure sur la Côte-Nord pourrait, par exemple, isoler des communautés pendant de longues périodes, précisément au moment où les efforts de rétablissement seraient cruciaux.
L’érosion côtière passe souvent inaperçue jusqu’à ce qu’elle atteigne un seuil critique. Elle rapproche progressivement la mer des milieux habités, fragilisant les infrastructures et augmentant les risques de submersion. En raison de l’étendue du littoral, les interventions se font fréquemment dans l’urgence. Or, plus on tarde à agir, moins les options d’adaptation sont nombreuses, car ces systèmes demeurent profondément dynamiques.
Quelles sont les meilleures solutions envisageables et qui doivent-elles impliquer?
Les mesures d’adaptation côtière s’inscrivent dans un continuum allant des solutions dites « douces » — comme l’aménagement du territoire, les politiques publiques ou la restauration des milieux naturels — aux solutions « dures », telles que les enrochements et les digues. Bien que l’objectif soit le même, soit des communautés côtières plus résilientes, les solutions doivent être adaptées aux réalités locales. Les besoins sociaux, économiques et environnementaux varient d’une communauté à l’autre et doivent guider les choix d’intervention.
Les vagues, les marées et les tempêtes continueront de se produire. L’objectif des infrastructures côtières n’est pas de les arrêter, mais d’en atténuer les effets et de les rediriger. Agir tôt est essentiel : comme pour une voiture, il est plus efficace de freiner longtemps avant un obstacle que d’attendre au dernier moment. Le fait d’intervenir souvent en situation d’urgence explique pourquoi de nombreuses solutions mises en place sont de type « dur ». Lorsque la mer est trop proche, les options deviennent limitées.
À l’INRS, nous cherchons à élargir l’éventail de solutions offertes aux décideurs locaux. Grâce au plus grand canal à vagues d’Amérique du Nord, le Laboratoire d’hydraulique environnementale (LHE), nous pouvons reproduire des conditions côtières représentatives du Québec et tester des approches innovantes pour lutter contre l’érosion et les submersions marines.
Avec la professeure Anne Ola, nous collaborons avec le ministère des Transports sur la Côte‑Nord afin de développer des solutions côtières hybrides qui combinent des infrastructures conventionnelles à des approches fondées sur la nature, comme la restauration des marais salés. Aux Îles‑de‑la‑Madeleine, nous travaillons avec le professeur Saeid Homayouni et des partenaires du secteur privé, dont Lasalle NHC, pour améliorer le suivi du littoral et les évaluations des risques dans un contexte de changement climatique. Nous collaborons également avec des organismes sans but lucratif, notamment le Comité ZIP Saguenay–Charlevoix, afin de suivre l’évolution de projets de restauration et de mieux prédire leur performance à long terme. Ces travaux témoignent de notre volonté de proposer des solutions adaptées aux réalités et aux besoins des milieux côtiers.