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Virus Zika : où en sommes-nous dix ans après la grande épidémie?

30 janvier 2026

Mise à jour : 29 janvier 2026

Deux virologues de l’INRS dressent un état des lieux. 

tel‑Chaix et Sébastien Nisole, virologues à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Photo : Les professeurs Laurent Chatel‑Chaix et Sébastien Nisole, virologues à l’INRS

Dix ans après la crise mondiale du Zika, déclarée urgence de santé publique par l’OMS en 2016, le virus circule toujours, mais à bas bruit. Que savons‑nous aujourd’hui de ses risques et de son potentiel de résurgence? Les professeurs Laurent Chatel‑Chaix et Sébastien Nisole, virologues à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et membres du Pasteur Network, font le point sur ce virus encore trop souvent considéré comme une maladie négligée. 

Dix ans après l’épidémie, le virus circule-t-il encore aujourd’hui? 

Sébastien Nisole : Oui, mais peu. Avant 2015, le Zika était un virus largement négligé et se manifestait surtout par des cas isolés en Afrique et en Asie du Sud-Est. Par la suite, des épidémies plus importantes sont apparues dans certaines îles du Pacifique, avant la crise majeure de 2015-2016 en Amérique du Sud et en Amérique centrale. 

Cette flambée a déclenché une mobilisation scientifique et sanitaire sans précédent. Toutefois, lorsque l’épidémie a pris fin essentiellement parce qu’une immunité collective s’est installée en Amérique latine, l’attention s’est graduellement estompée. Aujourd’hui, le virus circule encore « à bas bruit », notamment en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud et dans les Antilles. Des cas sont recensés chaque année, mais ils restent sporadiques et sont jugés peu inquiétants pour la population générale. 

Laurent Chatel-Chaix : Il faut aussi rappeler qu’environ 80 % des infections sont asymptomatiques. Une personne infectée peut donc voyager sans savoir qu’elle est porteuse du virus. Ce phénomène est désormais observé régulièrement en Europe et même aux États-Unis pour le virus de la dengue, un virus apparenté génétiquement et transmis par les mêmes moustiques. Ce qui est particulier avec ce type de virus, c’est que l’humain peut infecter le moustique : un moustique non infecté peut piquer une personne porteuse du virus et devenir à son tour vecteur du virus, créant potentiellement de petits foyers de transmission. Enfin, avec les changements climatiques, les moustiques étendent rapidement leurs zones de répartition vers les régions tempérées. On a récemment observé un premier cas autochtone de dengue près de Paris. Numériquement, cela reste anecdotique, mais symboliquement, c’est très important. 

Faut-il craindre une nouvelle épidémie? 

Sébastien Nisole: Oui, le risque existe toujours. Les moustiques vecteurs progressent partout dans le monde. Aedes aegypti, principal vecteur du Zika, s’étend dans les régions tropicales et subtropicales, tandis qu’Aedes albopictus, le moustique tigre, colonise les régions tempérées, dont l’Europe et l’Amérique du Nord. Même s’il transmet le virus moins efficacement, il reste capable de le faire. Des cas autochtones transmis par Aedes albopictus ont déjà été observés en France. 

Même si les populations d’Amérique latine sont aujourd’hui largement immunisées, ce n’est pas le cas ailleurs. Une épidémie peut donc émerger dans une population non immunisée. Les virus ne disparaissent jamais complètement : comme la grippe, ils peuvent réémerger lorsque l’immunité collective diminue. 

Laurent Chatel-Chaix: Il n’existe toujours ni vaccin ni traitement spécifique contre le Zika. Rien n’exclut l’émergence d’une souche plus agressive à la suite d’une mutation. Toutefois, le virus suscite peut-être moins d’inquiétude parce qu’il est rarement mortel, contrairement à d’autres arbovirus – virus transmis par des insectes – comme la dengue, qui le sont plus. 

Cependant, Zika et dengue interagissent entre eux. Ces deux virus « cousins » circulent dans les mêmes régions, et une infection par l’un peut influencer la réponse à l’autre. Une infection antérieure au virus Zika pourrait ainsi augmenter le risque de formes graves de dengue. Ces virus sont génétiquement proches, mais leurs effets cliniques sont très différents, en particulier en ce qui concerne la transmission sexuelle, la transmission durant la grossesse et les atteintes au fœtus. Plusieurs mécanismes restent encore mal compris. 

Pourquoi l’Afrique n’a-t-elle pas connu de grande épidémie de Zika malgré la présence du virus? 

Sébastien Nisole : C’est une question qui reste ouverte. On distingue deux grandes lignées du virus Zika. La lignée africaine circule depuis longtemps sur le continent et est très virulente en laboratoire, mais elle n’a jamais provoqué de grandes épidémies humaines. 

À l’inverse, la lignée asiatique, responsable des épidémies du Pacifique et des Amériques, est moins virulente dans les modèles expérimentaux, mais est beaucoup plus épidémique. Plusieurs hypothèses existent : des différences dans les moustiques, une immunité croisée avec d’autres virus ou encore divers facteurs environnementaux. Cependant, aucun de ces facteurs ne suffit, à lui seul, à expliquer cette situation. 

Laurent Chatel-ChaixIl ne faut pas oublier que la compétence vectorielle est essentielle : selon la région, les moustiques n’ont pas la même capacité à transmettre le virus. 

Quels progrès majeurs ont été réalisés depuis 2016? 

Laurent Chatel-Chaix : Les premières années suivant l’épidémie ont été extrêmement productives. 

Nous avons beaucoup appris sur la biologie du virus, sa réplication ainsi que les mécanismes responsables de la microcéphalie et d’autres complications neurologiques chez les nouveau-nés. 

De nombreuses études ont porté sur les moustiques : les facteurs qui influencent la transmission du virus, ainsi que les différences entre les souches virales. 

Plusieurs candidats vaccins ont été développés et se sont révélés efficaces en laboratoire et chez l’animal. Cependant, comme le virus circule peu aujourd’hui, il est très difficile de lancer des essais cliniques, en particulier chez les femmes enceintes, ce qui pose des enjeux éthiques majeurs. Le même problème se pose pour les traitements : les incitatifs financiers pour l’industrie pharmaceutique sont faibles, car le marché potentiel est limité et les pays les plus touchés disposent de peu de ressources. 

Sébastien NisoleCertaines pistes sont toutefois très prometteuses.

Par exemple, un vaccin expérimental ne vise non pas le virus lui-même, mais bien les protéines présentes dans la salive du moustique Aedes aegypti. L’objectif est d’empêcher la transmission de plusieurs virus à la fois. 

En parallèle, les stratégies de lutte antivectorielle – moustiques stériles ou génétiquement modifiés montrent une grande efficacité et pourraient réduire fortement les risques de futures épidémies, même si elles soulèvent encore des questions écologiques et sociétales. 

Le Canada est-il concerné par ces maladies dites « négligées »? 

Laurent Chatel-Chaix: Oui, le Zika et la dengue sont parfois perçus comme des maladies lointaines. Pourtant, pour nos collègues du Pasteur Network, en Afrique, en Asie et en Amérique latine, ce sont des priorités de santé publique. Les moustiques étendent déjà leurs niches écologiques, les foyers de transmission se déplacent et l’Europe observe de plus en plus de cas de transmission autochtone de virus d’insectes. 

Le Canada n’est pas à l’abri. Nous faisons déjà face à des virus transmis par des insectes, comme le virus du Nil occidental, et d’autres pourraient émerger. Il ne faut pas non plus oublier les flavivirus transmis par les tiques, comme le virus Powassan ou le virus de l’encéphalite à tiques, qui progressent eux aussi. 

Sébastien Nisole : En Europe, il y a dix ans, la contraction de la dengue était attribuable à un long voyage. Aujourd’hui, on peut l’attraper en France. En Europe, l’aire de répartition des moustiques vecteurs s’étend inexorablement vers le nord, année après année. Une dynamique similaire est observée au Canada, où Aedes albopictus a commencé à s’implanter en Ontario et pourrait étendre progressivement son aire de répartition. Par ailleurs, de nouveaux flavivirus sont régulièrement découverts dans diverses régions du Monde, et des flambées peuvent apparaître partout où l’immunité collective est faible. 

Pourquoi la collaboration scientifique est-elle cruciale? 

Sébastien Nisole: Les collaborations sont essentielles. L’épidémie de Zika, combinée à celle d’Ebola, a accéléré le mouvement de science ouverte : partage rapide des données et diffusion précoce des résultats via des plateformes de prépublication. Ces pratiques ont joué un rôle clé dans la réponse rapide à la pandémie de COVID-19. La possibilité de collaborer étroitement avec Laurent a d’ailleurs été l’une des raisons pour lesquelles j’ai rejoint le Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’INRS, à Laval.  

Laurent Chatel-Chaix: Nos expertises sont très complémentaires. Sébastien possède une solide expertise en immunité antivirale innée et sur les défenses cellulaires contre les flavivirus. De mon côté, je travaille surtout sur la biologie cellulaire de ces virus transmis par les insectes et les modèles animaux. Avec l’accès au laboratoire de confinement de niveau 3 du Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie, cette collaboration prend tout son sens. Mieux comprendre ces virus aujourd’hui, c’est pouvoir mieux se préparer aux crises de demain. 

Équipes de recherche au Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’INRS. De gauche à droite : Viviana Barragan, Federica Camerota, Anaïs Rasquier, Yann Desfossés, Olus Uyar,
Yago Gomes (laboratoire de Laurent Chatel-Chaix), Marion Cannac (laboratoire de Sébastien Nisole) et Mathilde Broquière (laboratoire de Laurent Chatel-Chaix).