Retour en haut

La portée de la recherche : Trois mousquetaires au secours des frênes

9 juin 2021 | Collaboration spéciale : Brigitte Trudel

Mise à jour : 22 juillet 2021

« La portée de la recherche : un partenariat avec… » nous fait découvrir des projets réalisés par les membres du corps professoral de l’INRS, en partenariat avec des organisations œuvrant au-delà des milieux scientifiques habituels et dont les résultats ont un impact sur la société.

Galeries d’alimentation des larves de l’agrile du frêne, en zigzag ou de forme serpentiforme.
Les galeries serpentiforme, causées par les larves de l’agrile du frêne, nuisent à la circulation de la sève et peuvent entrâiner la mort de l’arbre.

Fruit d’un maillage porteur entre science et entreprise, il existe maintenant une solution pour mieux contrôler les ravages de l’agrile du frêne. Cette arme biologique et novatrice repose sur les pouvoirs d’un champignon. Au tournant des années 2010, le Canada connait l’invasion d’un insecte ravageur, la plus importante ce jour. Originaire d’Asie, introduite en Amérique du Nord par des palettes de bois, l’agrile du frêne se disperse massivement, en Ontario, au Québec et aux États-Unis, menaçant de détruire des millions d’arbres. À ce moment-là, il n’existe aucun outil pour freiner sa propagation.

La problématique interpelle Claude Guertin. Depuis de nombreuses années, ce biologiste, professeur à l’INRS, mène des travaux en lien avec le contrôle des insectes ravageurs. Dans le cadre de ses projets de recherche, il a collaboré avec Ressources naturelles Canada (RNC). Le chercheur maintenant retraité Robert Lavallée et lui ont développé une approche unique pour lutter contre un coléoptère semblable, le scolyte.

« Quand l’agrile du frêne est arrivé, on a voulu mettre à profit l’expertise qu’on avait gagnée. »

Claude Guertin

Parallèlement, GDG Environnement était à l’affût de nouvelles idées. Cette entreprise créée au Québec et spécialisée dans le contrôle biologique des insectes piqueurs souhaitait, après plus de 35 en affaires, élargir ses services. Dans ce contexte, les travaux des chercheurs Guertin et Lavallée, découverts le cadre d’un forum professionnel où ils diffusaient leurs résultats de recherche, tombaient à point. GDG Environnement y a vu une technologie unique, novatrice et efficace au potentiel très prometteur. Elle pouvait répondre aux besoins des municipalités et de la population.

L’équipe de l’INRS au travail.

Alors au stade de précommercialisation, le système doit franchir l’étape de l’homologation pour être utilisé. L’INRS, RDC et GDG Environnement décident de s’unir et de signer une entente vers l’atteinte de cet objectif.


Une approche novatrice et unique

Ainsi, entre 2016 et 2020, les partenaires ont mis leurs efforts en commun pour mener à bien la demande homologation, au Canada et aux États-Unis, de la méthode de contrôle de l’agrile du frêne qu’ils ont appelée FraxiProtec MC.

Quelle est donc cette approche qui a piqué l’intérêt de GDG Environnement ? Elle propose comme arme fatale un… champignon, le Beauveria bassiana, non toxique pour l’environnement, mais qui tue l’agrile du frêne.

« À partir d’un piège en entonnoir qui attire les insectes, nous avons développé un dispositif d’autodissémination, précise Claude Guertin. Il s’agit d’une pochette sur laquelle croît le champignon, insérée au bas de la structure. Quand Beauveria bassiana entre en contact avec les agriles, il se développe sur leur surface, puis pénètre à l’intérieur de leur corps et finit par causer leur mort. Avant cela, les insectes auront eu le temps de transmettre le champignon à d’autres membres de leur colonie. »

Par ailleurs module le chercheur, le but de l’outil n’est pas d’éradiquer l’agrile du frêne. Il s’agit plutôt de rétablir un équilibre naturel de contrôle de ce coléoptère qui à ce jour n’a pas de prédateur connu.


Une collaboration multiforme et concrète

Pendant ces quatre années, la collaboration étroite entre les partenaires s’est traduite en deux principaux volets. D’abord, celui du transfert technologique pour la fabrication des pochettes. GDG Environnement devait être en mesure de réaliser les entièrement afin d’assurer la mise en marché de l’innovation. Cela demande des connaissances assez pointues que l’entreprise ne possédait pas. L’équipe de l’INRS lui a transmis sa façon de faire. 

« Nous leur avons enseigné plusieurs notions de base sur la microbiologie des champignons, sur leur production en milieu stérile. Nous avons aussi mené des recherches d’appoint pour optimiser le processus de fabrication des pochettes afin qu’elles soient produites à large échelle. »

Claude Guertin

L’autre volet concernait la demande d’homologation auprès des agences gouvernementales, une démarche à la fois longue et fastidieuse. L’INRS a joué un rôle clé dans ces démarches techniques et les formulaires à remplir. Les données déjà recueillies par l’équipe de Claude Guertin, sur l’efficacité du dispositif, en amont du partenariat avec GDG Environnement, ont été particulièrement utiles. Également des recherches supplémentaires menées à l’INRS pour répondre à des questions très précises des agences américaine et canadienne.

Directeur du Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’INRS, le professeur Claude Guertin est un expert en écologie microbienne et entomologie.

Deux exemples parmi d’autres : Est-ce que le Beauveria bassiana est dommageable pour les abeilles ? Quelle est la persistance de l’efficacité du produit après un an d’entreposage ? « Ce sont des éléments qu’on avait intérêt à documenter pour l’utilité du dossier, mais qui alimentaient aussi nos propres travaux sur le mode d’action du champignon », fait valoir Claude Guertin.

En outre, bon nombre de données à recueillir quant à l’efficacité du dispositif ont nécessité des essais sur le terrain. À cette fin, entre 2017 et 2019, 500 pièges expérimentaux ont été disposés sous forme de projet-pilote mené par GDG Environnement dans plusieurs villes de la province, dont Montréal et Québec. Dans ce cadre, l’équipe de Claude Guertin a accompagné étroitement l’entreprise. Ce partenariat a été particulièrement fructueux pour la transmission de savoir-faire, notamment pour décider de l’emplacement des pièges. Également, l’apport scientifique des partenaires de l’INRS et de Ressources naturelles Canada a permis de mettre à jour les protocoles, par exemple avec l’utilisation de groupes contrôles pour comparer les résultats.

Du côté de l’INRS, les données recueillies avaient aussi un intérêt.« Cela nous permettait notamment de documenter l’impact réel de la transmission du champignon par les insectes chez leurs congénères », détaille Claude Guertin.


Une entente où tout le monde gagne

Du point de vue des partenaires, cette rencontre entre le monde entrepreneurial et celui de la recherche fondamentale comporte plusieurs aspects très positifs. L’INRS et RNC étaient « les génies de la lampe », et GDG Environnement la courroie de transmission. Les différents partenaires impliqués croyaient beaucoup en cette approche unique de destruction des insectes nuisibles appelée à se développer dans l’avenir.

Claude Guertin confirme que pour des chercheurs le dynamisme et l’investissement d’un partenaire commercial et industriel peuvent servir de moteur vers la mise en marché d’une invention. « Nous avions entre les mains une solution potentielle pour une problématique bien réelle. Nos années de recherche ont trouvé un écho. En plus de lutter contre l’agrile du frêne, elles participent à la création d’emplois. C’est encourageant. » Le biologiste souligne également que de s’associer à une entreprise dont l’offre en matière de biopesticides était déjà reconnue dans les milieux urbain et forestier leur a permis, à lui et à son équipe, de faire rayonner leurs travaux.

« Désormais, nous sommes en contact avec plusieurs municipalités du Québec et certaines villes des États-Unis. »

Claude Guertin

Outils de développement économique pour les uns, de développement scientifique pour les autres. Également outil de lutte contre un insecte ravageur qui servira aux instances municipales et aux entreprises et qui assurera le mieux-être des citoyens et de l’environnement. Le FraxiProtec MC s’avère le fruit d’une combinaison résolument gagnante pour tous.

Nous tenons à souligner la précieuse collaboration du chercheur à Ressources naturelles Canada (RNC), Robert Lavallée, et de celui qui était alors vice-président au développement des affaires chez GDG Environnement, Réjean Bergevin, qui ont, depuis, tous deux pris leur retraite.

Les entrevues sur lesquelles sont basée cet article de la série « La portée de la recherche : un partenariat avec » ont été réalisées auprès des membres du corps professoral et leurs partenaires en 2020, par Louis Melançon (diplômé à la maîtrise en pratiques de recherche de l’INRS et doctorant à l’Université McGill).

Précisons que, depuis le dépôt du rapport de ce partenariat et les entrevues sur lesquelles est basé ce texte, la situation pandémique a ralenti les étapes finales du processus d’homologation, notamment les essais prévus aux États-Unis. Néanmoins, FraxiProtec MC devrait se voir attribuer tous les permis nécessaires en vue d’une utilisation commerciale dans les meilleurs délais.